Hippocampe

  • Un soir de 1935 au Dôme, Alberto Giacometti fût attiré par la beauté d'une femme longue et mince. Elle lui faisait face quand il entra dans le café. Elle avait levé la tête, peut-être parce qu'elle s'était sentie regardée. Elle revint les jours suivants. Lui la regardait comme il l'avait regardée le premier soir, intensément et à distance. Il se passa une semaine avant qu'il osât l'aborder.
    À Genève pendant la guerre, le souvenir d'Isabel hante Giacometti. Ce récit raconte l'invention dans une chambre d'hôtel transformée en atelier de la Figurine sur socle, un plâtre de trois centimètres. « La figure c'est vous » lui écrit-il en 1945. Elle m'a dès que je l'ai vue attirée dans son espace, transportée sur une scène où j'étais la chambre, le sculpteur et l'apparition. L'étendue et la figure. Rien n'eut été possible sans la découverte de photographies d'Alberto Giacometti modelant à l'hôtel de Rives : douze clichés d'Éli Lotar. Je n'ai pas écrit avec ces vues sous les yeux, mais avec leur souvenir, liant l'espace de la chambre à des paysages souvent évoqués dans les Écrits, des lieux où, quand le jour se lève, l'écart entre les êtres, entre les choses, grandit.
    Anne Maure

  • « Cependant, vous pratiquiez déjà intensément la récupération, recyclant indéfiniment et sans vergogne vos propres inventions comme celles des icônes de votre panthéon intime et collectif. Ainsi, rien n'était vraiment perdu, car tout ce qui faisait sens était conservé quelque part, concrètement ou virtuellement, en notes, en images, en rêves, en matériaux prêt à un usage immédiat dans le chantier du moment ou mobilisable pour celui de demain. » Pendant une douzaine d'années, de 1978 à 1990, le collectif Frigo a déployé, dans une ancienne fromagerie du quartier de La Guillotière, une intense activité artistique (musique, radio libre, art vidéo, scénographie, graphisme, installation, performance...). Établis à Lyon, les artistes composant ce groupe de l'underground des années 1980, parmi lesquels figurent Gérard Bourgey, Gérard Couty et Alain Garlan, ont animé un laboratoire de formes, en marge de l'institution, avec comme principale ambition de transformer le monde.

    En 2013, l'INA décide de numériser les archives vidéo de Frigo, ce qui provoque la réactivation du collectif et l'organisation, l'année suivante, de plusieurs événements dans des lieux concernés par cette histoire, racontée et mise en scène au printemps 2017 au Musée d'Art Contemporain de Lyon. Alain Garlan a écrit Rois de la forêt durant cette période de résurgence : une chronique sans chronologie qui fait revivre, avec ironie et distanciation, les situations et les personnages de cette aventure singulière inscrite dans une époque bouillonnante et fertile. Rois de la forêt est une fiction qui puise dans l'intimité d'artistes au travail. On y croise Orlan, Dieter Appelt, ou Hermann Nitsch. On y découvre les actions du groupe au Centre Georges-Pompidou ou lors de l'inauguration de la Grande Halle de La Villette. On y vit les fermeture close et la programmation de Radio Bellevue. Mais pour financer ses activités, Frigo réalise aussi les affiches des spectacles de Patrice Chéreau au TNP, réinvente les studios de TF1 et filme les chorégraphies de Jean-Claude Galotta et Dominique Bagouet...

  • La radio à l'épreuve de l'écriture : une série de digressions sur la création et la diffusion radiophoniques, et sur l'espace sonore qui y est propre, par le « fabriqueur » de radio Thomas Baumgartner.

    «?Ne pas penser l'espace numérique a priori. Ne pas le penser plat, ne pas le penser concurrentiel, ne pas le penser formaté, ne pas l'anticiper. On verra plus tard. Si la radio n'est pas une matière artistique, elle doit se penser comme proposition - au moins en partie. Faire aimer ce que l'écoutant ne pensait pas qu'il aimerait. Cet axiome doit être, pour une partie des «?fabricants d'ondes?», une éthique (grandiloquent) ou une option constante (moins grandiloquent, on peut sortir en ville avec) comme une lame évidente dans son couteau-suisse. Les stratèges, s'ils sont forts, sauront faire. Tu n'as pas le choix, de toute façon, sinon la grande convergence finira par nous faire émettre une seule note, voire une seule fréquence, une belle infrabasse ronronnante, hors du sens, toute en flatterie. Il paraît que la lettre la plus cherchée dans le(s) moteur(s) de recherches est la lettre E. Nous ne ferons donc plus que des E, afin de maximiser nos chances d'être référencés dans les tout premiers rangs.?» La radio est une machine magique. Même si plus personne ne s'en étonne, rappelons qu'elle permet à l'être humain de sortir de son corps et de se projeter vers des milliers de lieux différents en même temps. Conscient de cette incongruité, ce livre prend la radio entre ses mains et la malaxe.
    Ainsi, on découvre une théorie selon laquelle, avant l'invention et l'usage du micro, le monde n'était qu'anarchie et catastrophe. Une autre hypothèse avance que, s'il n'y avait pas de murs dans les studios de radio, les sons s'accumuleraient au sommet des arbres, comme des ballons d'hélium à la sortie de la fête foraine. On nous dit aussi que la mort d'Elvis Presley aurait interrompu un message des extra-terrestres envoyé par les ondes. Ou que la télépathie serait la seule vraie concurrente de la radio.
    Ce sont quelques unes des questions abordées très calmement ici, où l'on passe d'un doute à l'autre. On échaffaude, on comble, on botte en touche, on fait des parallèles, on fait dire, on se fait des croche-pieds, on rend hommage. On dessine à main levée le portrait buissonnier d'une radio contemporaine à facettes.
    La radio échappe toujours, ce livre lui court après. En zigzags.

  • On ne saurait dire de Gilbert Lascault, dont l'abondante bibliographie révèle une activité littéraire constante depuis le milieu des années 1960, qu'il serait un critique d'art méconnu qu'il faudrait, selon les termes consacrés, «?redécouvrir?». Il n'y a en effet pas lieu de le faire tant lui-même a tâché d'être le plus discret possible. Mais nous souhaitions partager avec un plus grand nombre de lecteurs des textes du critique d'art aujourd'hui difficilement accessibles, complétant en cela sa première anthologie, Écrits timides sur le visible, parue en 1979 (Union générale d'éditions) puis rééditée en 2008 (Kiron/Le Félin). Les textes réunis par Camille Paulhan pour ce volume sont issus de catalogues, de revues, d'actes de colloque ou de recueils variés, s'étirant sur une période allant de 1968 à 1994. Ils permettent d'appréhender la poésie d'une esthétique apparemment effilochée, manifestement énamourée et définitivement engagée. Les saveurs imprévues et secrètes, ce sont celles qui émanent des oeuvres d'art et parmi lesquelles Gilbert Lascault nous guide, comme un nez manipulant des fragrances évanescentes.

  • « Il aura ainsi fallu à Casanova toute une vie d'aventure pour trouver enfin sa voie et, vieux libertin édenté et perclus que sa vessie tourmente, découvrir enfin la véritable jouissance, la grande évasion par l'écriture. Lui qui fut toujours l'homme de l'instant, l'homme sans conséquence, se métamorphose par la réminiscence et ose vivre sa vie une seconde fois. L'instant cède le pas à la durée. L'aventurier devient écrivain... » Miscellanées casanoviennes n'est pas une énième biographie ou un nouvel essai sur Casanova prenant rang à la suite de tous ceux qui ont fleuri depuis le bicentenaire de la mort du Vénitien en 1998. Il s'agit plutôt d'un patchwork de textes - articles, travaux de recherche casanoviste, interventions dans des catalogues, conférences moins spécialisées - qui constitue un portrait littéraire à entrées multiples.
    Ces formes hétérogènes suscitent des registres de langue et des modes narratifs des plus variés. Une telle composition ne saurait bien sûr respecter complètement la chronologie de l'existence de Casanova, mais s'autorise des redites et des oublis, propose du « travail de réinvention du passé » à l'oeuvre dans l'Histoire de ma vie une approche moins lisse et respectueuse que celle à laquelle nous ont habitué les thuriféraires de l'aventurier libertin. Mensonges et inventions sont ainsi pris en compte, sans jugement ni anathème, les Mémoires étant considérés aujourd'hui par la plupart de ses lecteurs et commentateurs comme un grand texte littéraire à travers les pages duquel copulent savamment fable et vérité. À ce titre, Casanova déclarait fièrement : « J'ai écrit mon histoire, et personne ne peut y trouver à redire ».

  • Explorateur de sensations, aventurier des mondes intérieurs, j'écris d'un pays lointain, attentif aux rumeurs souterraines, aux télescopages d'histoires, aux moments les plus imprévisibles de l'existence, aux réminiscences incertaines. Il se passe quelque chose, et l'écriture en retrouve l'épaisseur, dénoue les fils de coïncidences qui ont précipité l'avènement de ce bouleversement intérieur, cherche un langage pour dire, pour nommer les faits.
    L'épiphanie vient quand on ne s'attend précisément à rien : se laisser surprendre par le minuscule, accepter la dérive, l'illusion du déjà-vu, les hasards qui n'en sont pas. L'épiphanie favorise la fiction, notre capacité à dire ce qui n'existe pas. Walter Benjamin parlait d'illuminations profanes, de main heureuse. En marche vers les confins, j'arpente les routes de l'arrière-pays, d'un continent dont s'estompent peu à peu les rives. Perceptions et voyages dessinent des territoires parallèles.
    Le long de la frontière qui sépare Mongolie et Russie, de l'Inde à la Chine, Vers les confins rassemble une quinzaine de récits publiés dans des revues et des ouvrages collectifs : ce montage permet de saisir les tensions entre l'écriture et la pensée, entre le voyage intérieur qui produit du texte, l'écriture qui nous emmène ailleurs, et le voyage réel qui favorise l'ensemble.

  • Libre réflexion sur l'influence de Bertolt Brecht dans l'oeuvre de Nina Hagen, ce texte hybride aborde deux grandes figures populaires de la culture allemande par un prisme inhabituel, par les marges, et dresse un portrait de la diva punk comme nous ne l'avons jamais perçue.
    Connaissons-nous vraiment Nina Hagen?? Dans l'imaginaire collectif, la chanteuse punk est réduite au statut d'artiste déjantée adepte des provocations en tout genre. Il faut dire que la dame s'en amuse.
    Lilian Auzas s'est efforcé de gratter le vernis bariolé pour découvrir la femme cachée en-dessous. Après de longues recherches et une série d'entretiens avec l'artiste, il nous livre un portrait de Nina Hagen comme nous ne l'avons jamais perçue. D'une sensibilité rare et d'une impressionnante culture, la chanteuse se révèle adepte et interprète de Bertolt Brecht... Étonnant ? Pas tant que ça. Le présent ouvrage vous aidera à reconsidérer votre perception de Nina Hagen et à pénétrer son univers polymorphe en empruntant des chemins de traverse.

  • Cloaque

    Bruno Carbonnet

    Des remous, des légendes, des âmes, des expositions et un naufrage. Cloaque est un conte né des collisions entre un fait d'actualité et des flâneries en Corée du Sud. Le naufrage du ferry SEWOL en avril 2014 s'accroche à un trajet vers l'île de Jindo l'été suivant. Bruno Carbonnet écrit à partir de morceaux épars : notes, polaroids, objets glanés, visions, coquillages... Ces éclats sont activés dans l'écriture afin de donner un présent tant aux inventions des gestes humains qu'aux artifices des spéculations artistiques. Pour la première fois un pasteur évangélique, fondateur de secte, tente de métamorphoser son identité en celle d'artiste bienfaiteur. Yoo Byung-eun alias Ahae, donateur du Château de Versailles, est l'un des inspirateurs de ce drame en Mer Jaune. Un nouveau modèle ?
    Beautés et paysages : tourbillons profonds, sirène-chaman, submersions sinistres, exposition gangrénée, fortunes de mers, un conte cruel hanté par la mort.

  • Manière noire

    Hervé Bauer

    Chacun des récits qui forment l'ensemble Manière noire a pour point de départ une locution qu'il s'agit de prendre au pied de la lettre, dans son sens littéral. L'écriture en développe alors les potentialités poétiques et imaginaires, suivant un cours aussi hasardeux que fatal.
    Gravure à la manière noire?: on grène entièrement la planche à l'aide d'une très grosse roulette nommée berceau?; la planche ainsi préparée donnerait, au tirage, un noir sablé complet?; on trace ensuite le dessin?; avec un grattoir on enlève tout à fait le grené, par fins copeaux, partout où l'on doit avoir des blancs (lumières)?; et, avec un brunissoir, on atténue plus ou moins le grené partout où l'on veut obtenir des tons gris (demi-teintes)?; le brunissoir diminuant la profondeur des piqûres du berceau, ces piqûres prennent moins d'encre et donnent du gris au lieu de noir?; ainsi, après avoir établi une planche qui donnerait un tirage noir, on obtient les figures par retranchement ou diminution de cette teinte (définition du Littré).

    «?Je me suis réveillé avec la gueule de bois. En passant la main sur mon visage, ce n'est pas ma peau que j'ai sentie, mais une surface dure et rêche. Et j'ai eu beau répéter plusieurs fois l'opération, il a bien fallu me rendre à l'évidence?: ma face n'était plus de chair, mais du bois le plus ferme. Effaré, j'ai tâté fébrilement tout mon corps qui ne semblait pas, à première vue, avoir subi la même transformation. Passé le premier moment d'effroi, j'ai pu me lever et, me regardant dans la glace, constater que je n'avais plus figure humaine.?»

  • Pour notre dossier consacré au poète et traducteur Emmanuel Hocquard, les auteurs ont tous écrit avec et non pas sur lui : des lignes (Cressan); des notes (Lespiau), des anecdotes (Person), une proposition (Poyet). Ils ont choisi de faire pour lui : la traduction d'un chapitre du polar préféré de Wittgenstein (Tiberghien); ou un livre, parce que « le livre fait partie du texte » (Poyet). David Lespiau et Alain Cressan montrent Emmanuel Hocquard à sa table, en train d'écrire « ligne / après ligne ». Posés sur la surface de la table, « articles de journaux, pages de livres, citations, descriptions / extraits de ses propres textes. Supports pour la pensée ». Démontés et remontés. Du langage à plat. La phrase impose à la pensée ses enchaînements et ses automatismes, comme si tout allait de soi. Ses articulations conventionnelles rapportent l'inconnu au connu, annulent ce qui nous arrive. Il faut « défaire » le langage - ses poncifs et ses stéréotypes, ses formulations erronées, approximatives ou complaisantes -, défaire les phrases pour les « refaire », en disposant autrement des mots sur une page.

    Cette livraison comprend également un dossier sur le pronom « NOUS » (Jacques Roman, Catherine Coquio, Daniel De Roulet...), puis une constellation de propositions à la croisée des arts et de la pensée : des essais d'Emmanuel Ruben, Alice Leroy, ou François-René Martin, un texte sur les revues de Jean-Christophe Bailly, une nouvelle de Bernardo Atxaga, un portfolio de Mélanie Delattre-Vogt...

  • Jean-Guy Coulange est un homme de sons qui accompagne les tournages de ses essais radiophoniques par des notes et des photographies, qui elles aussi sont des notes, une manière d'arrêter le réel. Ce matériel qui complète l'oeuvre sonore, nous immerge dans le chantier d'un artiste, avec un art subtil de composer avec l'inattendu. Si nous suivons le parcours et les pensées d'un homme, nous profitons également de ses réflexions sur la radio, sur la prise de son et la qualité de l'écoute.
    Dans ses carnets, Jean-Guy Coulange nous raconte des histoires de sons et les chemins qui y mènent. Nous suivons sa quête dans chaque projet qu'il accompagne, et plus mystérieusement nous touchons aux frontières entre le son et le silence, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas.
    Lire Coulange, c'est voyager avec lui, reprendre les mêmes chemins et comprendre peu à peu, par le texte et l'image, comment se construit une oeuvre. De l'Île-Grande à Aran, de Brest à Langada ou au Havre... Ce qui frappe dans l'écriture de Jean-Guy Coulange, habitée par de nombreuses références littéraires, c'est l'économie de la phrase. C'est de l'écriture, un texte qui nous apprend à écouter différemment dans toutes les étapes de la création.

  • Un essai sur Philippe Beck, Jean-Paul Curnier et Michel Surya.

    Pour présenter cet essai, sa forme et son projet, il est nécessaire de revenir à la lecture de Robert Antelme qui chercha toujours dans ses rares textes à définir la pensée, juste la pensée, mais la pensée en propre, la pensée de l'autre, comme ici?: «?Pensée accompagnée qui n'a pas la lourdeur de la démarche résolument solitaire. Pensée jamais pour soi. Dirait-on sans «dynamisme»... Au-delà des raisons, dans le désespoir, à fleur du désastre, l'absence de prophétie, l'amitié, le plus fragile reconnu.?» Pour justifier ce livre qui aime d'amitié et lit de bonheur les trois poètes qui font son titre et sa couleur, je continue pour rendre hommage à l'écrivain qui a écrit ce qui suit, dans la proximité de Robert Antelme, au nom de l'irréductibilité de la littérature, littérature qui sauve tout quand elle crée en tout : «?Et je vois bien comment. C'est-à-dire, je vois suivant quelle tromperie qui cède tout à l'art et qui voudrait que ce qui est mort ne le soit pas tout à fait?; et ce qui est mort ne le serait pas tout à fait en effet, pourvu qu'on en dise tout?; pourvu, par exemple, qu'on le décrive sans rien en oublier. Et on le pourrait alors. On le pourrait d'une personne ou d'un moment morts, tout aussi bien?». Michel Surya est ainsi le créateur des phrases et de l'événement littéraire de ce livre.

    «?On en vient là à un dispositif dit dispositif des voyants?: c'est communiste par l'hyper-communication qui a été inventée par les Rimbaud, Ducasse, Corbière, dispositif que les voyants écrivent depuis Illuminations de Rimbaud. Ce dispositif des voyants fut mis en marche par Gérard de Nerval qui le préfigurait en écrivant l'axiome suivant?dans Aurélia?: «Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle.»?»

  • Une histoire de la danse à Lyon et en France des 40 dernières années à travers le récit des diverses vies de Guy Darmet, directeur pendant 30 ans de la Maison de la Danse et initiateur de la première Biennale Internationale de danse.
    Comment prendre au sérieux quelqu'un qui a fait défiler des moutons rue de la République à Lyon ? Comment ne pas s'étonner en le voyant au bras de Cyd Charisse ? Comment ne pas être amusé, lorsque le même se déguise en roi Momo, personnage truculent des carnavals brésiliens? Et que penser quand il fait entrer les gnawas de Marrakech dans la cathédrale Saint-Jean ? Guy Darmet allait pourtant devenir l'un des plus inventifs programmateurs de danse, dirigeant pendant 30 ans la Maison de la Danse, initiant en 1984 la première Biennale Internationale dédiée à cet art souvent considéré comme mineur et, en 1996, le Défilé, un carnaval populaire confié à des chorégraphes et à des amateurs.
    Ayant suivi cette aventure depuis ses débuts, Marie-Christine Vernay n'a pas souhaité en tirer seulement un document d'archive, ni même un simple portrait ou un simple entretien... Ce récit kaléidoscopique, aux multiples portes d'entrée (et de sortie), est une invitation à la danse sans carnet de bal nominatif. Marie-Christine Vernay a cheminé un temps avec Guy Darmet, à Lyon, à Rio, afin de plonger dans ses souvenirs. Puis elle a interviewé de nombreux témoins de ses histoires singulières. Se superposent ainsi, à travers le récit des diverses vies de Guy Darmet, en filigrane, une certaine histoire de la danse à Lyon et en France des 40 dernières années. Ce livre est constitué d'une multitude d'histoires courtes où l'on croise beaucoup de danseurs et de chorégraphes de tous horizons, une équipe de choc autour de Guy, le solitaire, l'exigeant et parfois le colérique. L'occasion pour l'auteure de mettre son grain de sel pour répondre à cette question qui la taraude : « est-ce que vous dansez ? ».

    « Il est à la G13, son fauteuil dans la salle de la Maison de la Danse, la place du directeur, sa place. Il n'applaudit pas du bout des doigts, tout son être vibre. Il ne se retourne pas pour voir si le public et les rangs des critiques sont aussi enthousiastes que lui. Guy Darmet est atteint de la maladie de la danse, un mal assez rare contre lequel aucun remède ne semble agir et qui conduira la Giselle du ballet classique à la mort et la Belle au Bois Dormant à se shooter dans la version de Mats Ek. ».

  • La plus célèbre peinture de Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, plusieurs fois répliquée à la fin du XVIIIe siècle en raison de son immédiat succès, est assez emblématique de cette riche livraison. L'artiste représente dans le même espace une jeune femme abandonnée à ses mauvais rêves, à ses tourments, peut-être érotiques, puis l'objet de ses supposées visions qui prennent physiquement possession de son corps - un démon accroupi sur sa poitrine et un cheval aveugle et fou traité comme un spectre.

    Cette image extraordinaire lance une passerelle entre le dossier monographique consacré à l'écrivain argentin Alan Pauls (dirigé par André Gabastou), dont le roman Le Passé montre comment la pathologie amoureuse transforme les individus en fantômes, en morts-vivants, en restes d'êtres calcinés par la passion, puis le dossier thématique Furor (composé par David Collin) qui questionne l'usage du terme « fureur » à la fois synonyme de la folie, de l'incompréhensible, de la terreur, mais qui rime également avec une « saine colère », l'inspiration, la rébellion lucide. Le premier corpus, autour d'Alan Pauls, regroupe un entretien sur ses fictions et son écriture romanesque, une lecture de son essai sur Borges, un court texte d'Enrique Vila-Matas sur Le Passé, puis un essai inédit de Pauls consacré au doublage et à la disjonction entre voix et corps. Le second ensemble s'attache à préciser plusieurs acceptions de « furor » en analysant son étymologie latine, puis réunit une lecture des Trois fureurs (1974) de Jean Starobinski (Ajax, Füssli, Evangile), au regard des colères meurtrières récentes, un montage de textes de la revue Furor de Daniel Wilhem, puis un essai de Cécile Bargues sur la part furieuse de Dada.

    Dans la rubrique « Recherches et idées », nous rassemblons des travaux en cours d'élaboration ou qui marquent une étape dans un processus de réflexion. Muriel Pic livre un essai sur l'auto-observation et le témoignage de soi chez Henri Michaux, auteur sur lequel elle poursuivra ses investigations dans les mois à venir, Philippe Baudouin prend pour point de départ une causerie de Gaston Bachelard sur la rêverie radiophonique pour nous faire voyager au pays des voix et Anne Creissels continue une série sur les arts des années 1970 (Gianni Piacentino, Tony Morgan), entamée par d'autres dans Hippocampe, en présentant l'oeuvre d'Ana Mendieta. Enfin, l'écrivain, dessinateur et plasticien Daniel Nadaud publie un projet en cours d'élaboration autour des pigeons voyageurs et du rôle stratégique qu'il jouèrent en temps de guerre. La riche section « Créations » confronte les peintures de Natalia Ossef, les poèmes de l'australien Les Murray, d'Antoine Mouton et de Laura Vazquez, et Bruno Carbonnet enquête sur les traces d'un paquebot échoué en Corée du Sud.

  • « De vastes halls des millions, toujours plus fines reposant parterre, mais aussi sur des rebords ou autres surfaces élevées. Versatiles et suffocantes à l'activation, des poussières en vaporisation soudaine. Des soulèvements puis une suspension lente, tout un monde qui s'éveille à chaque mouvement, quand une masse un peu plus grande perturbe l'air, brassant en passant l'ensemble du dépôt. Des scintillements dans la rasante, qui miroitent parce que dérangés. » Comme la chrysalide pour les chenilles, le texte est une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d'autres entre eux s'agrègent. Du singulier ponctue l'itération des motifs, comme du solide restant dans un bain de macération : la délimitation est incertaine entre ce qui en est déjà, et ce qui résiste encore.
    Quoique tenant plus du protéiforme que du déroulement ordonné d'un programme, Un domaine des corpuscules fait diffusément écho à la géométrie sale, notion centrale et titre d'un numéro de la revue Tissu. Hésitant entre enlisement et épiphanies, l'écriture se conçoit ici comme pensée de la poussière ou de la boue, et comme distillation dans sa grammaire de ce qu'elle charrie.

  • Avec l'image de la diagonale comme fil conducteur, David Collin propose une traversée singulière de la vie et de l'oeuvre du poète, romancier, médecin de marine et archéologue Victor Segalen (1878-1919). Une invitation subjective à partir sur les traces de l'auteur des Immémoriaux (Polynésie), d'Équipée, de Stèles et de René Leys (Chine).

    « Tel un funambule sur les chemins de traverse, porté par un goût immodéré des cartes et de la désorientation, je rêve d'une route qui relie deux villes mythiques, Pékin et Lhassa, situées aux extrémités de cette Grande Diagonale rectiligne qu'avait dessinée Segalen en 1913 - métaphore d'un art de penser-rêver, de lire les signes et de voyager en dérivant. La diagonale sur laquelle je m'aventure invite à creuser les mystères, la suite de spirales et de labyrinthes qu'accomplit le cavalier Victor Segalen autour de son axe, certain, en marchant ainsi sur les bas côtés de la route, de repousser indéfiniment le moment d'arriver. »

  • Après Je descends la rue de Siam (2016) et La Traversée (du paysage) (2018), qui peuvent être considérés comme des matrices, Jean-Guy Coulange poursuit, avec Route Finistère Sud, l'expérimentation de ce qu'il nomme « l'écoute globale » : une invitation à considérer successivement, ou alternativement, le son, l'image (photographie, aquarelle) et le texte.
    Route Finistère Sud constitue une mise en mouvement où l'image et le texte prolongent le travail sonore?; potentiellement, un récit à trois dimensions. Ainsi, l'écriture prend une forme poétique, invite le lecteur à ralentir, à s'attarder, chaque mot est un pas, une avancée, une lecture physique de la route. Du Pouldu à Lesconil, du Guilvinec à Audierne, Jean-Guy Coulange nous invite à longer avec lui les rivages du Finistère Sud, la route se muant en « atelier itinérant ». Il tisse un réseau de sensations, d'observations, de lectures et de rencontres ; convie, par une simple allusion parfois, un spécialiste des lichens, un pêcheur, un tailleur de pierre, Yann Paranthoën ou André Breton. Le poète Antoine Emaz (1955-2019) également, dont le terme « planche », titre d'un de ses recueils, structure le récit de Jean-Guy Coulange. Planches de travail, planches à dessins, planches-contacts...

    «?Je rencontre des personnes qui pourraient me parler. Je veux dire ils me parlent mais je ne les enregistre pas. Un physicien à la retraite avec son vélo rouge. Un ramasseur d'osier dans les fossés du Bélon. à la coopérative maritime de Doëlan, on me parle de Benoite Groult et de Paul Guimard car tous deux étaient passionnés de pêche. Je garde ces moments pour moi, ils nourrissent mon projet. Ne pas tout enregistrer.?»

  • Une anthologie de textes critiques et d'essais sur l'art et la littérature écrits et publiés par Alexandre Mare durant les dix dernières années.

    «?J'avais 15 ou 16 ans et l'on s'était mis au défi avec certains de mes amis de draguer des filles en leur parlant du cri dans les films de Kurosawa ou en tentant de leur expliquer pourquoi Picasso «ça donnait envie...» - il faudrait d'ailleurs un jour écrire un manuel d'érotologie en forme de catalogue raisonné de l'oeuvre de Picasso. Parallèlement, nous préparions la révolution.?» Proust, Man Ray, Oppenheim et Crevel. Bataille, Rivière, Oates et Guyotat. Mallet-Stevens et Breuer. Schulz et von Stroheim. Mansour, Hugnet, Caillois et Duprat. Pynchon, Exley, Robbins, Huncke et Kerouac... Constellations rassemble un choix de textes critiques et d'essais sur l'art et la littérature écrits et publiés par Alexandre Mare durant les dix dernières années. Cette riche anthologie compose, par petites touches, le portrait d'un auteur bienveillant, curieux, attentif à une multitude de matières esthétiques et intellectuelles. Un auteur désirant partager ses enthousiasmes avec le lecteur, lui faire découvrir des créateurs méconnus, et l'inviter à lire et à regarder autrement. Par l'oblique. En suivant une trajectoire transversale. Alexandre Mare accueille le lecteur et l'accompagne sur des chemins encore à défricher?; le sensibilise aux processus d'élaboration de l'oeuvre. L'installe souvent dans l'atelier, dans la fabrique, tout en projetant une perspective historique. Trois grandes trames se détachent?: le rapport au(x) corps?; les questions de la marge, de la norme, de l'excentricité?; le rêve, l'imaginaire, le merveilleux... Mais plutôt que d'organiser l'anthologie en chapitres thématiques, souvent artificiels, le motif de la constellation, cher à Walter Benjamin, a été retenu pour articuler les étapes fragmentaires de cette flânerie, pour mettre en forme (et en scène) cette libre promenade.

  • Un portrait de Claude Ollier (1922-2014), écrivain du Nouveau Roman, où souvenirs, réflexions, hypothèses, descriptions s'entremêlent, avec un cahier de photographies composé par Camille Rosset.
    Qu'est-ce qu'un portrait?? Celui d'un écrivain par exemple. Imaginons-le.
    Il se tient à l'écart de l'agitation culturelle de son temps, même si son oeuvre se trouve en bonne place dans l'histoire des mouvements littéraires du XXe siècle. Claude Ollier et Christian Rosset se sont rencontrés pour la première fois en juillet 1975, sans savoir qu'ils échangeront, à certains moments, quotidiennement, pendant trente-neuf ans. Cette année-là, l'auteur de La Mise en scène, de retour du Maroc, s'est installé dans une maison des Yvelines dont il a aussitôt repeint les murs intérieurs de couleurs vives, acidulées. Qui lui a rendu visite à Maule ne peut que rapporter la singularité de ce lieu, demeure et jardin, en accord avec les récits de son habitant, plus poétiques que strictement romanesques, où chaque objet trouve sa juste place, mystérieuse, indiscutable. C'est pourquoi ce portrait se referme par un cahier de photographies, composé par Camille Rosset, proposant un parcours dans cette maison, en l'état où son habitant solitaire l'aura laissée au moment de sa disparition.
    Le Dissident secret est, comme le note Arno Bertina, un livre de témoin où souvenirs, réflexions, hypothèses, descriptions s'entremêlent afin de faire revivre celui qui n'est plus depuis le 18 octobre 2014, sinon dans ses livres, et dans les rêves de ses lecteurs.

    «?Déconcerté, je me rends compte que la maison est, cette fois, vide de toute présence, tant humaine que spectrale. Il me faut donc la quitter à mon tour, suivant le mode d'exécution le plus efficace : se réveiller. Alors, accomplissant l'effort d'accrocher dans un recoin accessible de ma mémoire ce que je viens de raconter, je me rends compte que c'était la première fois que je pénétrais la maison de Maule par effraction, après lui avoir fait, peu de temps auparavant, mes adieux, en compagnie de la 'petite bande' convoquée par ce rêve.?»

  • À l'air libre dans la nuit fraîche et pensive est un livre proposé par le collège des écrivains de la revue Lignes (ce sont par ailleurs des mots de Nietzsche, au début du Chant de l'ivresse, dans Ainsi parlait Zarathoustra)?: c'est un livre à pensées multiples agencé comme un libre parlement d'écritures qui supplémentent la démocratie pour qu'elle se fasse un peu plus ouverte, un peu plus radicale et résolue, contre les idiots de la haine et les fous du pouvoir.

    Ceux qui sont les écrivains de la revue Lignes y tiennent leur parole dans un texte de ton, de forme et de jeu libres, pour lequel chacun va de sa pensée politique et de son écriture poétique, et pour dire quelle ligne il devient ici et maintenant, ligne de vie, ligne de corps, ligne d'esprit. On aimera reconnaître dans un tel plan d'immanence un chaosmos à la Deleuze et Guattari?: mille plateaux, mille et une nuits, dix milles amitiés d'astres.
    Chaque texte ainsi ne préjuge rien de la ligne qu'il représente mais constitue d'emblée la trame d'une amitié en Lignes se tissant là, politiquement et poétiquement.
    Au bout du compte, Lignes demeure le titre et le fait d'une revue fondée en 1987 et dirigée par Michel Surya. La revue Lignes publiera en 2019 ses numéros 58 à 60 (auxquels s'ajoutent les 38 d'une première série).

    « La liberté, elle, n'appartient à personne : elle est la commune démesure du sens à laquelle tous sont exposés. Elle n'est pas un pouvoir. C'est en elle que frères et soeurs sont à jamais des enfants : s'éloignant indéfiniment de toute provenance et de toute appartenance, tournés vers l'impossible. » (Jean-Luc Nancy) « Ecrire un texte pour Lignes est un geste pris sur le vif, dans une fraternité d'interrogations intellectuelles et politiques communes, des interrogations situées qui ne doivent pas trop mijoter pour trouver leur forme. Le monde n'attend pas et c'est à son contact que dans la revue Lignes nous écrivons, sans urgence mais sans désemparer. » (Sophie Wahnich)

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