• L'un était fait pour vivre une vie papillonnante de célibataire. L'autre l'aimait. Un Hongrois. Mais elle a épousé le premier. Elle a écrit au second pendant cinquante-cinq ans, en allemand. Quand elle est morte, celui qui l'aimait m'a demandé s'il pouvait continuer, oui, à échanger des lettres. Cela a duré huit ans. Quand il est mort, aucun verre de vin, rien, nichts. Ce mot sifflant qu'il fallait combattre. Et puis elle, c'était ma mère.

  • Ce livre n'est pas un livre. C'est une valise. C'est une promenade. Une promenade buissonnière autour de l'étrange Annonciation (vers 1528) du peintre vénitien Lorenzo Lotto. Une promenade faussement savante qui s'incline toujours devant le détour, l'impulsion, la délectation. Quelques jours dans la région des Marches sur les traces de ce peintre nomade, sur le mystère d'un chat tigré, sur le plaisir, chaque fois renouvelé, de se trouver en Italie, sur l'art de voyager léger. Que jeter ? Que garder ? Pour arriver à la question ultime. Que faire de sa propre carcasse ?
    Ce court roman met en scène un groupe d'adultes en voyage organisé en Italie sous la houlette d'Ivonne, une historienne de l'art. Il nous ballade entre Rome, Venise et les Marches à travers les heurs et malheurs des voyageurs à la découverte d'un peintre particulier de la Renaissance, Lorenzo Lotto et d'un de ses chefs d'oeuvre, l'Annonciation. Lotto est un peintre vénitien qui y nait en 1480 et meurt à Lorette en 1556. Contemporain du Titien, il mène une vie errante qui l'encourage à agir souvent loin des grands centres artistiques; il réalisera en effet la plupart de ses plus importantes oeuvres à Bergame et dans la région des Marches. Peu apprécié à son époque, Lorenzo Lotto a fait l'objet d'une réévaluation posthume.
    Le critique d'art Bernard Berenson, qui a rédigé la première monographie de l'artiste, en 1895, écrivit:
    « Lorenzo Lotto ne nous donne pas de personnages typiques, mais des êtres humains, doués de sentiments, d'humeurs, de préoccupations personnelles. En regardant un personnage du Lotto, vous pouvez imaginer le goût de sa bouche, deviner le tremblement de ses nerfs, surprendre l'état de son esprit et de son coeur. » Servi par une écriture incisive et précise, le texte de Corinne Desarzens s'apprécie par son sens des détails qui incite le lecteur à avoir celui de l'observation.

  • Fortunato ne croit pas aux frontières. Pas à celles qui sont marquées par de petites croix, sur les cartes. Il trouvera sûrement des collaborateurs, pour son grand projet. Et puis, il voit toujours énormément de choses là où il n'y a rien à voir, ce qui lui évite bien des surprises désagréables. - Dirigée par Fortunato Bartolomeo De Felice, un moine italien défroqué, l'Encyclopédie d'Yverdon paraît dans cette petite ville suisse à un rythme effréné, entre 1770 et 1780. Une véritable aventure européenne en 58 volumes, 37378 pages, 1261 planches et autant de péripéties.

  • Sa vie inconnue.
    Les questions qu'il ne m'avait pas posées. Ce que j'aurais aimé lui raconter, avec des interruptions, juste pour me rendre compte s'il était captivé ou non. Ferré, dirait le pêcheur. Mais cela aurait été impossible, de toute façon, depuis plusieurs années. Nous ne parlions plus. Avoir de ses nouvelles revenait à laisser la personne qui en donnerait tracer un geste dans l'air, une courbe, un zigzag, un baromètre de santé.
    Calme, statu quo, avis de tempête, violence. Un bulletin de météo marine, plein d'abréviations, aride, sans rien des hésitations du capitaine dedans. Troublant, aussi, de se sentir inconnu à soi-même en réalisant qu'il est à jamais impossible de se voir s'avancer dans une allée, ou s'éloigner, à jamais impossible de se voir soi-même, de dos. Seuls les jumeaux identiques le peuvent. Frédéric était un jumeau identique.
    Dans chaque vie grandit un sentiment d'insuffisance, s'étalent les restes d'une stupeur d'origine. De la peine ? Non. Le souvenir diffus, plutôt, mais persistant de quelque chose à côté de quoi on est passé sans voir, de quelque chose de négligé, d'oublié, de presque perdu. Et l'émerveillement de ce qui continue à le faire bouger, quand on reste éveillé dans le noir, sur le dos, à s'interroger. Les yeux ouverts dans le noir, parfaitement bien et parfaitement désolés, maintenant que les mots s'enfoncent doucement dans le silence.
    Un silence d'eau et de nuit, les mots comme des pièces de monnaie tombant en spirale, très lentement, dans une fontaine porte-bonheur. Le corps de mon frère a éclaté. Je redoute le moment où les hommes en uniforme mettront la carte postale dans une pochette en plastique scellé, avec un numéro et la fiche d'identité électronique de mon frère. Un oeil sur le AA pour le mémoriser, j'emporte le post-it, la boîte de carton qui fait s'effondrer encore plus les journaux, et je soulève la balance pour retirer la carte postale.
    Une carte postale que je lui ai adressée moi-même, il y a bien vingt ans. Un pont sur la Seine et deux danseurs. Une carte que je reconnais mais n'ai pas envie de regarder. Pas maintenant. Rassembler les morceaux est la moindre des choses que je puisse faire.

  • Jean-Pierre Vinzel aimait les entreprises désespérées et les phénomènes inexplicables : Dalida, le pétrole, les caprices des actions, le roquefort, le cosmos, les vins et les femmes qu'il vénérait davantage qu'il ne les aimait, ce qui permettait de les neutraliser.
    Ni avide de donner ni de prendre, il aurait payé des gens pour introduire dans sa vie l'aventure, le danger. 1l ne serait ami qu'avec des révolutionnaires et des anarchistes. La cave était son domaine à lui, son domaine réservé et Rita sentait bien qu'il lui faisait une faveur en la laissant entrer. Au fond de la cave, il avait fait aménager un petit carnotzet où il fallait encore se pencher pour entrer, étroit compartiment d'un bateau qui appareillait dans le noir.
    Là, il faisait asseoir Rita et parlait sans la regarder. - Celui qui me fascinait le plus vinifiait à La Chapellede-Guinchay dans le Beaujolais, dit-il d'un air mystérieux. Il s'appelait Jules Chauvet

  • Aubeterre

    Corinne Desarzens

  • Un perroquet, une petite fille qui disparaît, cent requérants d'asile dans un abri anti-atomique, nés au mauvais moment et du mauvais côté du monde : l'envie de dire l'abîme qui sépare les sentiments de l'administration. Donner une voix, croiser un regard, éclater, de rire et de fureur, parler du temps qui passe. Montrer. Comment rester indifférents au courage, à la grande leçon de vie, et à la violence soft exercée jour après jour sur ces rescapés magnifiques, traités comme si les officiers de l'aéronautique giflaient les astronautes de retour de la lune. L'urgence de prendre le temps de dire autrement. Alors la beauté, alors l'oiseau, et la petite fille, et les mains d'icône. Et l'urgence, comme jamais, de faire savoir. La douceur est invincible, dit Marc-Aurèle.

  • L'Engadine, canton suisse des Grisons, réunit la puissance germanique, le sourire italien, le savoir-faire le plus pointu, c'est aussi les chèvres de Heidi, une langue le romanche, des sirènes sur les façades des maisons, une pâtisserie fine,
    des pâturages fluo. En Engadine on voyage avec le cour et le corps, c'est l'envie d'y venir et d'y revenir.

  • « Je menais une vie ordinaire... Mais j´étais en veilleuse, avec l´impression tout le temps de faire partie de ces gens, d´apparence classique, qui sont intérieurement incontrô-lables. » Ainsi se décrit la narratrice de ce texte qui, alors qu´elle mène une vie paisible près de Genève, décide un jour de se battre pour les « requérants », terme qui, en Suisse, désigne les sans-papiers. Elle révèle la stupidité, l´injustice et la mauvaise foi d´une administration butée, et essaie par tous les moyens de lutter contre les expulsions et le triste sort réservé à ces « requérants ». Parmi ces hommes jeunes, il y en a un dont elle va tomber éperdument amoureuse : un Roi. Il est Ethiopien et soudain s´impose à elle l´idée de partir pour l´Ethiopie. Le texte se transforme alors en un récit de voyage vivant, original et émouvant parce qu´à la découverte d´un pays dont elle ignorait tout se mêle le récit d´une passion violente, décrite avec une profondeur et une pudeur immenses.

  • Tu regardes fixement la page, le dessin déjà fini avant d'avoir été commencé. Tu cherches à rendre visible quelque chose, moins un objet, moins une personne, moins un lieu que ce qui en irradie, ce qui le rend particulier et le relie à toi. Tu te sens un peu plus proche de celui qui a tissé le tapis, du scribe qui a imaginé ces petites bouilles rondes, du fenouil sauvage qui a poussé près de la forteresse, du café apporté par la serveuse à qui tu donnes quinze ans et qui refuse de porter des stilettos à plateaux. L'oeil doit décider. Tu as 30, 15, 45 minutes pour saisir ce que tu voudrais sauver de l'incendie, ce que tu voudrais montrer à qui ne l'a encore jamais vu.

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