Gallimard

  • Peter Handke, c'est l'écrivain de l'errance, de l'enfance sacrée, des minuscules détails auxquels on ne prête plus attention. Son style s'inscrit dans une promenade silencieuse, solitaire, condition sine qua non de sa concentration, une solitude propice au perpétuel questionnement de soi. Son oeuvre se définit par une série de faux départs, de difficiles retours, de cheminements de voyages, à la recherche de sa propre histoire. Depuis cinquante ans, Peter Handke bâtit une oeuvre complexe et variée, qui requiert au lecteur non seulement une attention mais une présence : récits introspectifs, romans longs, romans courts, essais, poésies, pièces de théâtre, scénarios, notes... Riche de près d'une centaine de titres, son oeuvre présente une constante : sa variété, sa singularité et une fidélité indéfectible à ce qu'il est, c'est-à-dire un homme des marges, un homme de lettres, un promeneur dont la création ne peut prendre forme que grâce à l'absence et la distanciation.Préfacée par Philippe Lançon, la présente édition propose au lecteur de suivre le parcours de l'écrivain à travers un choix de livres, sélectionnés essentiellement parmi ceux qui l'ont porté sur le devant de la scène littéraire dans les années 1970-1980. D'une écriture nourrie de l'observation de la réalité, du quotidien, des lieux et paysages, marquée par une attention portée à la langue qu'il a façonnée et une omniprésence du livre dans le livre, Peter Handke nous propose de l'accompagner tout au long de ses errances, au fil de ses voyages et de ses promenades, de dépasser les frontières mentales et géographiques, depuis son Karst natal jusqu'à Chaville, où il réside encore aujourd'hui, en passant par Berlin, Paris, les États-Unis, l'Espagne, la Slovénie...Préface de Philippe Lançon.Ce volume contient : Les Frelons - L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty - Le Malheur indifférent - L'Heure de la sensation vraie - La Femme gauchère - Lent retour - La Leçon de la Sainte-Victoire - Le Recommencement - Essai sur le juke-box - Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille - Lucie dans la forêt avec les trucs-machins - La Grande Chute - Discours de remise du prix Nobel de littérature. Annexes : Bibliographie ; Carte.

  • Quelque part en Île de France, par un jour d'été, le narrateur se fait piquer le pied par une abeille, et y voit le signe annonciateur de sa rencontre avec la voleuse de fruits. Il se met alors en chemin vers la Picardie, et nous emmène avec lui dans un périple sur les traces de cette mystérieuse jeune femme. Épousant leurs routes parallèles, à pied, en train, au bord de l'eau ou dans les villes, « par les villages » évidemment, le lecteur embarque pour un voyage épique où tout peut devenir passionnant : un livreur de pizzas, un chien avec qui on fait un bout de chemin, un moulin à blé, un paysage qui laisse deviner un pan du passé... Le but des pérégrinations de la voleuse de fruits, qui souhaite rejoindre sa famille, s'efface pour laisser toute la place aux détails du monde. Dans une langue à la précision lumineuse, qui parvient à brasser avec la même élégance des références aussi diverses qu'Eminem, Nicolas Poussin ou Blaise Pascal, Peter Handke nous convie à prendre part à une épopée contemporaine qui capture des instants à la fois banals et magiques, comme autant de preuves recueillies de l'existence.

  • Le narrateur, séparé de sa femme, vit seul avec son jeune enfant, en Allemagne d'abord, puis à Paris où ont lieu les premiers contacts avec l'école et la «langue étrangère». Pour eux, la vie quotidienne, nourrie d'aspiration au bonheur et de violence contenue, s'avère, par tâtonnements, un long apprentissage réciproque. Elle prend pourtant figure d'épopée sous la plume tendre et grave de Peter Handke, qui décrit ici ce que l'on élude habituellement : de menus faits, certes, mais d'une exceptionnelle grandeur.

    «Ce qui est raconté ici, c'est l'histoire fondatrice de la vie individuelle, ce qui donne son sens aux choses car cette histoire d'enfant est engagée au plus profond de l'histoire, non seulement de l'homme qui la raconte, mais de notre époque tout entière.» Georges-Arthur Goldschmidt.

  • « Joue le jeu. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n'aie pas d'intentions. Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Implique-toi et méprise la victoire. N'observe pas. N'examine pas, mais reste prêt pour les signes. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans la profondeur, prends soin de l'espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu'enthousiasmé ».

    C'est par ces mots, reprenant la célèbre invitation faite dans le poème dramatique Par les villages (Gallimard, 1983), que Peter Handke a ouvert son discours de réception du Nobel en décembre dernier, à Stockholm. Il nous invite, dans ce bref texte qui le reproduit, à entrer pleinement dans sa poétique, décrite de façon très personnelle et souvent au moyen d'anecdotes venues de l'enfance. La mère de l'auteur, et ses langues (le slovène et l'allemand de la Carinthie), ont en effet joué un rôle crucial dans la vie d'écrivain de Handke, et sont évoquées au même titre que des références aussi diverses que les westerns de John Ford, une chanson de Bob Marley et des litanies slaves entendues sous les arcs romans d'une église. Ce discours prend ainsi des allures d'autobiographie littéraire capable d'éclairer les livres de Peter Handke, qu'il appelle ses « excursions épiques », ses « expéditions-en solitaire », et offre un portrait étonnant, presque intime, du grand écrivain autrichien.

  • Le pharmacien de taxham, faubourg de salzbourg, raconte à l'écrivain-narrateur l'étrange voyage qui l'a mené à l'improviste, à l'aventure, des mois durant, depuis l'autriche jusqu'en andalousie.
    Parti solitaire et muet, il en est revenu éveillé et serein, après un parcours apparemment arbitraire qui fut en somme initiatique.
    Jamais le grand écrivain autrichien n'a sans doute mieux allié le romanesque à la poésie.

  • Sortant de l'obscurité, au bord d'une route pour l'instant déserte, un « Moi », qui se présente immédiatement comme scindé « en alternance entre Moi, le narrateur et Moi, le dramatique», prend la parole et salue le printemps. Il est ici chez lui, quand soudain « les innocents » surgissent. Certes, ils ne sont pas coupables, mais leur présence mue la saison de l'été en menace pour le Moi. Puis viennent l'automne et l'hiver, accompagnés de cette femme qui s'appelle « l'inconnue » et qui invite à ne pas considérer le monde comme nécessairement condamné.Dans cet univers qui semble suspendu et essentiellement symbolique, le Moi va être confronté aux autres présences, et s'opposer à elles par les mots. La route, à la fois promesse d'un chemin libre mais également image du monde où autrui nous encombre, devient l'enjeu des rencontres et des dialogues, et apparaît en dernière instance comme un équivalent du destin, où le Moi épique, le Moi dramatique, et leurs doubles éventuels sont réunis. Avec Les innocents, moi et l'inconnue au bord de la route départementale, Handke dramaturge prolonge ce qui était à l'oeuvre dans Toujours la tempête (2012), et livre une nouvelle interrogation sur le lieu comme trace du passé et sur la force du langage.

  • Un aubergiste de Port Royal des Champs devient fortuitement le dépositaire de la véritable histoire de Don Juan. Ce dernier, après avoir fait irruption dans son jardin, lui offre le récit de ses aventures, effaçant tous les autres Don Juan que nous connaissons. Sept femmes rencontrées dans sept pays différents - dans le Caucase, à Damas, dans un fjord norvégien, ou dans les dunes d'une plage hollandaise... Mais Don Juan n'en est pas moins un amant fidèle. Il se révèle dans la rencontre amoureuse, celle qui suspend le temps, à travers ces instants où le moment présent et l'éternité se rejoignent. C'est ainsi que nous rencontrons le vrai Don Juan.

  • Dans le dernier volet du polyptyque qu'il consacre à l'exploration littéraire de notre quotidien (après Essai sur le Lieu Tranquille, Essai sur la journée réussie, Essai sur le juke-box et Essai sur la fatigue), le grand écrivain autrichien narre la vie d'un ami «fou de champignons» et transforme le coeur des forêts en lieu d'enchantement.
    Peter Handke atteint un degré de sensibilité et de précision, une attention au détail qui n'ont que peu d'équivalents dans le paysage littéraire contemporain. Assis à sa table, muni d'un crayon, il mue ses pérégrinations à la périphérie de nos existences urbaines en campagnes d'observation et poursuit rigoureusement le mot juste.
    À la recherche du miracle dans le profane, de ces moments d'exaltation intense où les choses simples se révèlent étincelantes, Peter Handke fait émerger l'utopie du plus ténu.

  • Quatre personnages anonymes, une femme, un soldat, le joueur et le vieil homme, réunis par l'aventure de l'espace quotidien le découvrent au fur et à mesure qu'il s'étend devant eux : le plus proche devient un paysage lointain, un terrain vague devient l'immensité, une étendue dénudée le désert. À chaque pas naissent des paysages inconnus,c'est le regard qui les fait apparaître. Les endroits les plus banals deviennent des terres inconnues. Peut-être le voyage s'est-il déroulé à travers un grand pays vide ou aux confins immédiats d'une ville, on ne sait, mais il révèle aux voyageurs les lignes du sol, sa consistance, ses dimensions et les transforme en lieux d'être.
    La fin du voyage, aussi fortuite que le début, sépare ce groupe rassemblé par le visible et rend chacun des voyageurs à sa solitude initiale. Le «guide» qui les a conduits est peut-être l'absence. Ce qu'ils ont en commun, c'est ce qu'ils ont vu.
    Georges-Arthur Goldschmidt.

  • «Il est temps de mettre les choses au clair : les lieux tranquilles, tels et tels, ne m'ont pas seulement servi de refuge, d'asile, de cachette, de protection, de retrait, de solitude. Certes ils étaient aussi cela, dès le début. Mais ils étaient, dès le début aussi, quelque chose de fondamentalement différent ; davantage ; bien davantage. Et c'est avant tout ce fondamentalement différent, ce bien davantage qui m'ont poussé à tenter ici, les mettant par écrit, d'y apporter un peu de clarté, parcellaire comme il se doit.» Après Essai sur la fatigue, Essai sur le juke-box et Essai sur la journée réussie, des textes inclassables qui ont contribué à le rendre célèbre, le grand écrivain autrichien poursuit ici son exploration littéraire de notre quotidien, et ce quatrième opus de la série surprend le lecteur autant qu'il le séduit.

  • L'homme aux bras croisés de cézanne occupe tout entier le regard de l'auteur, c'est à peine s'il remarque les différentes montagne sainte-victoire dans la rotonde de l'exposition cézanne, au grand palais.
    Or, la montagne sainte-victoire, à peine regardée, ne le lâche plus, au point qu'il va à aix-en-provence, en suit toute la crête à la recherche de ce " point invisible " à l'oeil nu et qui pourtant ne cesse de revenir dans les tableaux de cézanne.
    La peinture de cézanne devient une expérience personnelle, une aventure, un voyage, une réalisation de l'espace. elle est vécue comme un lieu du corps ; calme et exaltante à la fois, elle fait insensiblement s'éclairer et devenir anonyme le " soi ".

    Regarder un tableau de cézanne, c'est découvrir les assises du monde.

  • Le train souterrain traverse la ville de part et d'autre. La distance entre les stations donne son rythme au trajet, les intervalles sont plus ou moins longs. Dans un des wagons un homme sauvage attaque les passagers par ces mots : " Et encore vous. Et encore devoir être parmi vous. Alléluia ! Miséréré. Marée basse sans marée haute. Si au moins vous étiez des malfaiteurs. " Personne ne répond. C'est seulement quand une femme sauvage monte à son tour que la donne change...

  • C'est comme si un seul objet pouvait résumer le monde et la façon dont il vient à vous.
    Dérisoire et suranné, le juke box devient pourtant mémoire. Tout se met en place autour de cet objet, les lieux, la ville, les évènements de la vie eux-mêmes. Il n'est pas sûr que ne soient grandes que les grandes choses : des objets tels que le juke-box n'ont jamais joui de la moindre considération peuvent soudain contenir tout le poids du monde. C'est autour d'eux que les faits et gestes, que la vie toute entière se disposent par étapes.
    Dès lors, dans la petite ville d'Espagne où il tente d'écrire son " Essai " l'auteur se voit se déployer ce qui l'entoure. Tout le visible, les choses, et les gens ramènent au juke-box qui est comme le centre de la mémoire puisque c'est autour de lui dans l'adolescence que le monde prit forme.

  • «Soudain le ciel était devenu bleu. Il n'était pas seulement bleu, mais bleuissait, et bleuissait. C'était un bleuissement si délicat qu'il vous berçait de la certitude que cette délicatesse ne cesserait jamais. Ce bleu-là faisait resplendir la forêt tout entière. Et en même temps le comédien, poursuivant sa route, voyait dans cette illumination des choses qui l'entouraient la lumière d'un dernier jour, "de mon dernier jour" [.]» C'est un coup de tonnerre qui réveilla le comédien, en cette journée qui se terminerait par la Grande Chute. Il s'était endormi chez une femme qu'il retrouverait le soir-même, là-bas, dans la mégalopole. Complices ou bien amants, le duo qu'ils forment est encore bien flou aux yeux du narrateur qui suit pas à pas la préparation de «son comédien». Le tournage doit débuter le lendemain, mais il faut déjà quitter la maison, traverser la forêt, puis rejoindre la capitale. Les rencontres les plus étranges se succèdent sans que l'on sache réellement quels personnages existent ou lesquels sont fantasmés.
    Peter Handke nous saisit par sa plume unique et nous emporte dans une pérégrination poétique. La société, la politique ou encore la nature conversent à travers cette figure de comédien qui se dirige inexorablement vers la Grande Chute. Annoncé tout au long du récit, cet événement mystérieux et angoissant nous hypnotise jusqu'à la dernière ligne de ce très beau livre.

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