Phebus

  • Il nous conte, sur un mode franchement picaresque, l'irrésistible ascension d'une sympathique canaille qui, fatiguée de vendre aux ploucs du matériel agricole dont ils n'ont que faire, décide de changer de « branche » et de faire carrière dans la religion. Elmer Gantry boit sec, ne croit au ciel que quand ça l'arrange et ne peut s'empêcher d'avoir la main baladeuse ; mais il sait chanter (son répertoire de base est à peu près celui du corps de garde : il l'enrichira en cours de route de quelques cantiques) et sa chaude voix de baryton baratineur vous embobine en moins de deux les consciences les mieux récalcitrantes. Impossible de lire cette histoire aujourd'hui sans se le représenter sous les traits de Burt Lancaster (son plus beau rôle peut-être) dans le film que tira du livre, en 1959, Richard Brooks (son meilleur film aussi). Toute la ruse du romancier tient en effet à nous laisser nous identifier à ce beau salaud au sourire assassin, qui a, comme on dit, le coeur sur la main. Car Elmer est sincère. à sa façon. Dieu le voit et le juge, mais au nom des intérêts supérieurs de l'Église pour laquelle le brave garçon se bat avec l'énergie d'un champion de base-ball, il lui conseille de cacher sa mauvaise conduite. on verra plus tard. Ce genre d'arrangement avec le ciel va comme un gant à Elmer. Dans les premières années de son ministère, il commet bien quelques imprudences, séduit une gamine et doit s'enfuir loin de sa paroisse. Mais il se reprend vite. L'Éternel, bon bougre, consent à mettre sur sa route la divine Sharon Falconer, prédicatrice à grand spectacle qui l'initie à la manipulation des foules (Jean Simmons, sublime dans le film de Brooks) : tunique de lin blanc devant la foule assemblée des fidèles, tailleur moulant le soir, à l'heure de compter les dollars recueillis au profit des oeuvres de charité.Elmer comprend vite. Sharon est à sa taille : elle n'aime pas les petits vices. Il ne tardera pas à la dépasser, remuant bientôt des milliers de « fans » déchaînés. Il a désormais les moyens de s'adonner à ses plaisirs sans qu'on vienne l'embêter. Il reçoit un diplôme de docteur en théologie, se laisse désigner comme évêque.Jamais l'industrie céleste n'a si bien marché. Les mécréants d'hier sont convertis à tour de bras, les hommes politiques applaudissent. On se dit que Dieu, cette fois, est mort pour de bon, mais ce n'est pas grave. On peut se passer de Lui : du moment que les coffres sont pleins et que l'ordre règne. Que le fanatisme « spirituel » donne lieu aux pires excès de matérialisme mercantile n'est qu'un détail. Il suffit à l'Église - à toutes les Églises - d'être puissante pour être dans le vrai.Avouons qu'à la fin un sale frisson nous parcourt l'échine. même s'il nous est arrivé en route de rendre les armes devant le culot éhonté du charlatan. Puis un doute nous frôle : de quelle époque, au juste, nous parle Elmer Gantry ?

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