Littérature traduite

  • Si Ceux du Donbass, paru en 2018 était une chronique des événements, un exercice littéraire proche de celui d'un mémorialiste où, de l'aveu même de l'auteur, son Donbass à lui restait hors-champ, Certains n'iront pas en enfer est un roman d'autofiction. Écrit et publié après le retour de Zakhar Prilepine du Donbass (en juillet 2018), il est marqué par un certain recul pris par rapport aux événements. Cela imprègne le récit d'une indéniable mélancolie et permet de magnifier la réalité pour donner une stature quasi-mythique à certains des personnages évoqués.
    Certains n'iront pas en enfer est donc inspiré d'une expérience personnelle, issue de l'engagement de Prilepine dans le conflit du Donbass. Prilepine offre ici un texte éclectique, impressionniste et littéraire qui nous permet de mieux comprendre les raisons de son départ pour le Donbass, son état d'esprit et ses occupations concrètes pendant les années de guerre. Il retrouve ici sa plume imagée et concise et une force d'évocation captivante. Comme chez son mentor Edouard Limonov, la prose romanesque est aussi le prétexte pour créer un double fantasmé et omniprésent.

  • Le Péché est une gourmandise littéraire. Prilepine s est fait une joie de rassembler dans ce " roman en nouvelles " les fragments de la vie de Zakhar - double de l'auteur -, jeune trentenaire, plein de force et de volonté de vivre, aux prises avec la réalité russe. Les épisodes se succèdent dans un ordre imposé par la mémoire, lorsqu'elle se plaît à donner de la force et de la brillance à de menus faits de notre vie, en apparence insignifiants, et épars dans le temps. Tour à tour adolescent, en vacances à la campagne chez ses grands-parents, où il éprouve ses premiers émois sexuels pour sa jeune cousine, puis videur dans une boîte de nuit, joyeux fossoyeur dans un cimetière, qui se soûle gaiement avec ses compagnons après les enterrements, Zakhar promène toujours un regard tendre, étonné, émerveillé et plein d'humour sur le monde. Et sur cette Russie tant aimée, bien que tout y soit glacé et que les saisons y aient toujours un goût de neige. Cette Russie souvent dure, brutale, intolérable, qui le fait souffrir mais pour laquelle il ne cesse de se battre. Il manquait à la littérature russe, depuis des années, cette façon de rire à travers les larmes, et de pardonner malgré tout !

  • C'est avec ce premier roman que Zakhar Prilepine s'est fait connaître en Russie et en France lors de sa parution en 2007. Pathologies fut salué par la critique comme la meilleure oeuvre contemporaine sur la guerre de Tchétchénie. L'auteur décrit avec justesse la Russie et la Tchétchénie à travers de jeunes militaires envoyés à Groznyï, qui tous les jours risquent leur vie et celle de leurs semblables. Ils ne se font pas d'illusions : c'est une boucherie, et celui qui ne tue pas le premier, sera tué à son tour...
    Une prose violente, naturaliste qui ne force pas les valeurs humanistes et patriotiques, mais qui par- vient à transmettre la honte et le courage, la peur et la témérité, la cruauté et l'humanité de l'engagé qui évolue malgré lui dans une « guerre injuste ».
    Zakhar Prilepine pouvait légitimement écrire sur le sujet. Philologue de formation, il a exercé divers métiers et a été envoyé en Tchétchénie à deux reprises, en 1996 et en 1999, non en tant que journaliste mais en tant que commandant d'une brigade d'OMON (détachements militaires spéciaux de la milice russe). Sa prose s'est ensuite révélée d'une force, d'une précision et d'une clarté rares. Il ne s'agit pas là d'un simple livre, mais d'un récit d'une extrême honnêteté sur la réalité de ceux qui ont la guerre pour métier, sur la part destructrice de chacun.
    Dix ans ont passé, et les éditions des Syrtes avaient vu juste en publiant Zakhar Prilepine.
    L'auteur, d'aujourd'hui 41 ans et père de quatre enfants, a confirmé son talent d'écrivain avec Le Péché (éditions des Syrtes, 2009) ; puis chez Actes Sud avec Sankia (2009), Des chaussures pleines de vodka chaude (2011), Le Singe noir (2012), Une fille nommée Aglaé (2015). Très engagé politiquement, membre actif du Parti national-bolchevique depuis 1996 et proche d'Edouard Limonov, ses essais sur la Russie d'aujourd'hui sont publiés aux éditions de la Différence : Je viens de Russie (2014), et De gauche, jeune et méchant (2015).

  • L'ouvrage de Zakhar Prilepine comporte huit essais biographiques consacrés à des poètes et des écrivains russes des XVIII e et XIX e siècles dont les écrits reflètent leurs expériences militaires.
    L'auteur s'appuie sur une démarche originale et pertinente : dévoiler le lien entre la poésie de guerre (souvent abondante) de quelques écrivains classiques russes et leurs réelles expériences militaires (aujourd'hui oubliées ou méconnues). Il est vrai qu'il n'existe pas, à ce jour, d'étude qui serait consacrée à cette dimension particulière de la littérature russe. Nourri par de nombreuses sources historiques, le livre de Prilepine permet de se faire une idée assez précise de l'engagement de ces auteurs dans les différents corps de l'armée et, de ce fait, d'apprécier autrement la teneur autobiographique de leur oeuvre. Prilepine se penche également, le cas échéant, sur les écrits politiques de ses personnages - parfois diamétralement opposées - afin d'esquisser un portrait collectif des cercles intellectuels de l'époque.
    Pour appuyer ses analyses, Prilepine fait appel à des sources de première main : mémoires et carnets des écrivains dont il est question, ainsi que des souvenirs de leurs contemporains et cama- rades d'armes. Ces interventions à la première personne permettent de rendre la narration, par ailleurs assez dense et riche en détails historiques, plus vivante et fluide. Comme à son habitude, Prilepine adopte un style familier et nonchalant (bien que parfaitement maîtrisé), en se permet- tant de fréquents clins d'oeil aux lecteurs et une grande proximité avec ses personnages.
    Un autre mérite du livre consiste à faire connaître des écrits poétiques de grande qualité au- jourd'hui tombés dans l'oubli, qui sont ici longuement cités et commentés. On apprécie particu- lièrement la finesse et la pertinence des analyses littéraires de Prilepine, qui n'hésite pas à dresser des parallèles entre les auteurs étudiés et d'autres époques de la littérature russe, en proposant ainsi une vision plus complète de son sujet.
    Auteurs évoqués : Gavrila Derjavine (1743-1816), Alexandre Chichkov (1754-1841), Denis Davydov (1784-1839), Konstantin Batiouchkov (1787-1855), Piotr Viazemski (1792- 1878), Alexandre Bestoujev-Marlinski (1797-1837), Alexandre Pouchkine (1799-1837), Piotr Tchaadaïev (1794-1856).

  • Plus de dix ans après avoir fait une entrée fracassante sur la scène littéraire russe avec Pathologies (Syrtes, 2007), roman sur la guerre de Tchétchénie à laquelle il avait pris part en tant que chef d'une unité de combat, Zakhar Prilepine, écrivain engagé politiquement et très populaire en Russie, renoue avec la thématique guerrière. Il se penche cette fois sur un autre conflit et lève le voile de la désinformation sur la guerre qui se déroule dans l'est de l'Ukraine. Ce sujet brûlant d'actualité, l'auteur l'approche en revêtant tour à tour de multiples casquettes : celle de correspon- dant de guerre, de convoyeur d'aide humanitaire dans le Donbass, de conseiller politique du chef de la République populaire de Donetsk, Alexandre Zakhartchenko, de commandant de bataillon de l'armée de la RPD. Sa chronique, il la veut prise sur le vif, laissant parler les acteurs du conflit et les témoins involontaires, les combattants et les journalistes, les jeunes hommes et jeunes femmes qui ont tout lâché pour aller se frotter au plus près à l'histoire en train de s'écrire dans le Donbass. Sa chronique fait résonner la parole non censurée de ceux dont la vie s'est trouvée fata- lement déraillée par l'Euromaïdan de l'hiver 2013-2014, ceux qui se sont découvert une vocation après la perte d'un être cher, ceux qui ont pris conscience de leurs propres engagements lorsqu'ils ont senti leur mode de vie et leurs valeurs menacées. La parole de l'auteur, elle, demeure alors en voix-off, loin pour autant de se désengager. Chronique d'une guerre en cours est un livre d'opinion, violent, une prise de position dense et sans équivoque. Au fil des interviews et des témoignages, Zakhar Prilepine donne aussi à voir et à entendre ses propres positions sur la guerre civile qui se poursuit à ce jour dans le Donbass, les origines du conflit, la crise de l'identité ukrainienne, le tout dans le style maîtrisé que le lecteur français lui connaît.

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